Conflits de valeur et souffrance éthique au travail

Définition d'un conflit de valeur : "Ensemble des conflits portant sur des choses auxquelles les travailleurs octroient de la valeur : conflits éthiques, qualité empêchée, sentiment d'inutilité au travail, atteinte à l'image du métier."

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60% des actifs occupés signalent être exposés à des conflits de valeurs dans leur travail. C’est le constat d’une des dernières études de la Direction de l'animation de la recherche, des études et des statistiques (DARES).

Dans le cadre de sa grande enquête « Conditions de travail et Risques psychosociaux » réalisée en 2016, la DARES a posé une série de questions sur les conflits de valeurs. Elle a publié en mai 2021 une analyse à ce sujet : « Conflits de valeurs au travail : qui est concerné et quels liens avec la santé ? ». Parmi les facteurs de risques psychosociaux au travail, les conflits de valeurs sont une dimension émergente et encore peu étudiée.

Conclusions de l’étude

Si 40 % des travailleurs ne sont que peu ou pas concernés, parmi les 60% restants, cinq profils d’exposition se distinguent : 18 % rencontrent des conflits éthiques même s’ils ont les moyens de travailler correctement, 12 % éprouvent la fierté du travail utile et bien fait, malgré l’insuffisance des moyens, 11 % ressentent leur travail comme inutile même si elles disposent de moyens pour l’accomplir, 8 % estiment que leur travail manque de sens et de qualité et 11 % des actifs occupés cumulent les différents aspects des conflits de valeurs.

Le plus souvent, ces situations concernent les emplois en contact avec le public comme les professions de santé, l’enseignement, la sécurité, mais aussi les employés des banques et des assurances ou les cadres de la fonction publique.

Les salariés les plus exposés aux conflits de valeurs et à leur cumul déclarent plus fréquemment une santé physique et mentale dégradée. Ils font face à une "souffrance éthique" en devant agir à contresens de leur propre système de valeurs. 

 

Exemple de conflits de valeurs pour les salariés des banques :

  • Développer une stratégie de multi-équipement à outrance (et de vente en agence) de produits d’assurances dont certains se recoupent (double assurance) ou dont les clients n’ont pas réellement besoin ;

  • Privilégier les délais (« il faut que ça sorte à telle date car cela a été annoncé ») plutôt que la qualité et devoir gérer ensuite des dysfonctionnements ;

  • Faire des reportings, des tableaux excel, des PPT, des réunions qui ne serviront à rien ;

  • Ne pas être d’accord sur un sujet avec un(e) collègue ou ne pas apprécier les méthodes de la hiérarchie ;

  • Ne pas avoir le temps de répondre à ses mails et donc de ne pas honorer un service client de qualité ;

  • Refuser un délai de paiement à un client en situation de fragilité bancaire ou lui facturer des frais exorbitants (les choses ont bien progressé mais il faut reconnaitre, sous l’impulsion des associations de consommateurs et des pouvoirs publics) ;

  • Voir de la maltraitance de certains managers et ne pas pouvoir agir (cas très ponctuels mais qui existent) ;

  • ….

Comment s’en sortir ou faire avec ? Voici quelques pistes, mais nous n’avons pas la prétention de proposer une liste exhaustive de solutions :

  • Tout simplement en parler avec ses collègues et sa hiérarchie pour voir s’il n’y a pas une solution possible ;

  • Apprendre à relativiser et à prendre de la distance, notamment face à une certaine qualité ou à un délai imposé. Est-ce si important de rendre un rapport qui ne soit pas parfait ou de le rendre deux heures plus tard ?

  • Mettre un couvercle sur ses émotions, avec un risque psychique à la clé ;

  • Résister, au risque d’être incompris(e) voire rejeté(e) par des pairs et sa hiérarchie ;

  • Braver les directives de l’employeur. C’est ce que l’on appelle l’objection de conscience. C’est très risqué, il faut avoir « l’opinion publique » avec soi et ça ne marche pas à tous les coups ;

  • Changer de travail, voire de secteur d’activité mais cela nécessite une certaine force morale et de prendre un risque financier ;

  • ….

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Synopsis

Un cadre d'entreprise, sa femme, sa famille, au moment où les choix professionnels de l'un font basculer la vie de tous. Philippe Lemesle et sa femme se séparent, un amour abimé par la pression du travail. Parallèlement leur fils Lucas, élève en école de commerce, déclare de sérieux problèmes psychiques au point de devoir être hospitalisé.

Côté professionnel, cadre dirigeant et performant dans un Groupe industriel détenu par les Américains, Philippe doit se séparer de 58 salariés sur 508 dans l’usine qu’il dirige (il y a déjà eu des suppressions d'emploi récemment et les salariés sont sous pression). L’argument classique : il faut se séparer de 58 pour en sauver 500, alors même que le Groupe est bénéficiaire… Philippe se retrouve pris en étau entre les injonctions de sa direction et les résistances de ses chefs de service qui jugent que le site ne pourra plus fonctionner avec un effectif trop réduit. 

A voir : la CFTC CASA s’associe à la CFTC Cadres pour vous encourager à aller voir le film « Un autre monde », sorti en salle, au mois de février 2022

Dans la foulée de ce qui précède, ce film bouleversant est emblématique d’une domination du mode de gestion néolibérale qui sacrifie tout à la rentabilité, au profit de quelque uns ; ce qui provoque bien des souffrances au travail, un conflit de valeurs pour le directeur d’exploitation, le rejet de l'insuffisance de moyens pour les chefs de service et la peur de perdre son travail pour les ouvriers. 

L’avis de la CFTC Cadres :

« L’histoire de ce cadre dirigeant qui doit mettre en place un plan de restructuration et des licenciements dans une usine appartenant à un groupe international nous a saisi de réalisme. Le réalisateur, Stéphane Brizé montre la brutalité du processus décisionnaire où tout est décidé « plus haut », ici de l’autre côté de l’Atlantique, unilatéralement, et sans aménagement possible. Partagé entre sa loyauté pour « le groupe » et celle envers ses équipes, ce cadre supérieur est pris en étau, comme assailli par des injonctions contradictoires, et Vincent Lindon livre une fois de plus une performance très juste.

La force du film est aussi de vous immerger dans les négociations liées à la restructuration : négociations avec les représentants du personnel d’un côté, où les enjeux sont avant tout humains, et négociations avec le « Pdg monde » où il est question de rentabilité, de stratégie internationale et de satisfaire les actionnaires.

La CFTC Cadres, qui a pu assister à l’avant-première en présence du réalisateur, ne peut que vous recommander ce film bouleversant racontant si bien la perte de sens du travail lorsqu’il ne s’agit plus de réfléchir mais de simplement exécuter, ce sentiment malaisant de n’être devenu qu’une courroie de transmission. »

Mars 2022

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